Prendre soin de ceux qui prennent soin des autres
Introduction
« On ne peut pas être exposé indéfiniment à la douleur des autres sans que cela laisse une empreinte » (Figley, 1995, p. 15).
Dans le champ social, médico-social et sanitaire, les professionnels sont quotidiennement confrontés à la vulnérabilité humaine, aux récits traumatiques et aux situations de précarité extrême. Si le burn-out est désormais largement reconnu comme un risque psychosocial majeur, il tend à occulter d’autres phénomènes spécifiques, tout aussi déterminants pour la santé au travail : la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant. Ces vécus, bien identifiés dans la littérature nord-américaine depuis les années 1990 (Figley, 1995 ; Pearlman & Saakvitne, 1995 ; Bride, 2007 ; Mathieu, 2012), restent encore trop peu visibles en France, où la réponse institutionnelle se focalise principalement sur le stress chronique et l’épuisement professionnel.
Or, les métiers de l’aide, travailleurs sociaux, soignants, intervenants auprès de publics dits « vulnérable », reposent sur une exigence émotionnelle constante. La relation d’aide implique d’écouter, d’accueillir et de porter les récits de douleur, avec une intensité et une répétition qui exposent les professionnels à un risque d’usure particulier. Les effets de cette exposition sont multiples : perte de sens, hypervigilance, évitement, sentiment d’impuissance, diminution progressive de la capacité empathique, voire altération profonde du rapport à soi et aux autres. Ces manifestations ne relèvent pas uniquement de la surcharge ou de l’organisation du travail ; elles traduisent l’impact psychique du contact répété avec la vulnérabilité et la souffrance humaine.
Reconnaître la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant, c’est donc élargir le regard porté sur la santé au travail : au-delà des causes organisationnelles de l’épuisement, il s’agit de prendre en compte l’effet cumulatif des émotions et des récits traumatiques sur les professionnels. Cette reconnaissance ouvre la voie à une prévention mieux ciblée, qui combine des stratégies individuelles (auto-soins, hygiène psychique), collectives (espaces de parole, supervision) et organisationnelles (politiques de qualité de vie et des conditions de travail).
Cet article propose d’explorer ces deux notions, d’en présenter les manifestations concrètes et d’analyser leurs enjeux organisationnels et sociétaux. Il mettra également en lumière les leviers de prévention et d’action possibles, en s’appuyant sur les travaux scientifiques fondateurs et les recherches récentes, mais aussi sur les expériences de terrain. L’objectif est double : contribuer à une meilleure compréhension de la fatigue compassionnelle et du traumatisme vicariant, et plaider pour une reconnaissance institutionnelle plus affirmée de ces phénomènes dans le contexte français.
1. Cadre conceptuel et théorique
La compréhension des risques psychosociaux dans le champ social et médico-social a longtemps été dominée par la notion de burn-out. Introduit par Freudenberger (1974) puis théorisé par Maslach et Leiter (2016), le burn-out désigne un syndrome d’épuisement résultant d’une exposition prolongée à des facteurs de stress professionnels chroniques. Il se caractérise classiquement par trois dimensions : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation ou le cynisme, et la diminution du sentiment d’efficacité personnelle (Maslach & Leiter, 2016, p. 103). En France, la Haute Autorité de Santé (2017) a proposé des repères cliniques pour son évaluation et sa prévention. Toutefois, le burn-out présente une limite : il met principalement l’accent sur les contraintes organisationnelles et la surcharge de travail, laissant dans l’ombre d’autres atteintes liées au travail de la relation d’aide.
C’est dans ce contexte que Charles Figley (1995) a développé la notion de fatigue compassionnelle. Il la définit comme le coût émotionnel inhérent à l’exposition répétée à la douleur d’autrui, la décrivant comme « a by-product of caring for the traumatized » (Figley, 1995, p. 7). Contrairement au burn-out, la fatigue compassionnelle ne découle pas prioritairement de l’organisation du travail, mais de la résonance émotionnelle produite par l’écoute et l’accompagnement de personnes en souffrance. Elle se rapproche de ce que la littérature anglo-saxonne désigne sous le terme de secondary traumatic stress (Bride, 2007), où les symptômes peuvent inclure cauchemars, hypervigilance ou évitements liés aux récits traumatiques des bénéficiaires. Pascale Brillon (2013), au Québec, souligne que cette fatigue n’est pas un défaut professionnel, mais une conséquence attendue de l’engagement empathique dans la relation d’aide.
De manière complémentaire, Pearlman et Saakvitne (1995) ont introduit le concept de traumatisme vicariant. Alors que la fatigue compassionnelle se traduit par une usure émotionnelle et des manifestations proches du stress post-traumatique secondaire, le traumatisme vicariant renvoie à des transformations plus profondes et durables des représentations de soi, des autres et du monde (Pearlman & Saakvitne, 1995, p. 280). Selon ces auteures, l’exposition répétée aux récits de violence et de traumatisme modifie les schémas cognitifs fondamentaux des professionnels, affectant leur vision de la sécurité, de la confiance et de la justice. Comme l’explique McCann et Pearlman (1990), ce processus survient parce que les croyances fondamentales sur la prévisibilité du monde et la fiabilité des relations humaines sont mises à l’épreuve par l’accumulation de récits traumatiques. En France, les travaux de Molinier (2013) sur le “travail du care” et la charge émotionnelle des métiers de l’aide viennent éclairer cette dimension, en insistant sur la nécessité de reconnaître la valeur et le coût psychique du travail relationnel.
Ainsi, trois réalités doivent être distinguées :
- Le burn-out, qui renvoie à l’épuisement lié aux contraintes organisationnelles et au déséquilibre entre exigences et ressources ;
- La fatigue compassionnelle, qui décrit l’usure émotionnelle spécifique engendrée par l’exposition à la douleur d’autrui et au traumatisme secondaire ;
- Le traumatisme vicariant, qui traduit une transformation plus profonde et durable des représentations internes du professionnel, conséquence du contact prolongé avec les récits traumatiques.
Distinguer ces phénomènes n’est pas seulement un enjeu conceptuel : cela permet d’adapter les réponses. Là où le burn-out appelle des actions sur l’organisation du travail (réduction de la charge de travail, du stress, clarification des missions, soutien managérial), la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant requièrent une approche plus spécifique. Il s’agit de proposer des espaces de régulation, de supervision et de soutien entre pairs, qui reconnaissent la dimension traumatique secondaire et offrent aux professionnels la possibilité de mettre en mots leurs vécus. Comme le souligne Mathieu (2012), « reconnaître la fatigue compassionnelle, c’est redonner aux aidants la légitimité de leurs réactions et ouvrir la voie à des stratégies de préservation plus justes et plus efficaces » (p. 45).
2. Manifestations professionnelles et vécus des aidants
La fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant ne se réduisent pas à des concepts théoriques : ils se traduisent par des manifestations tangibles dans la vie quotidienne des professionnels de l’aide. Ces signes touchent à la fois la sphère individuelle, la relation à autrui et le rapport au travail, et ils peuvent avoir des conséquences profondes sur la santé psychique, la qualité des pratiques et la dynamique collective.
2.1. Signes individuels
Sur le plan individuel, les professionnels exposés rapportent fréquemment un sentiment d’épuisement émotionnel intense, proche mais distinct de celui du burn-out. Il s’accompagne d’une usure empathique : la capacité à écouter et à se relier à autrui s’amenuise progressivement, donnant lieu à un désengagement affectif ou à une froideur apparente (Figley, 1995). Des symptômes proches du stress post-traumatique secondaire sont souvent observés : cauchemars, pensées intrusives liées aux récits entendus, hypervigilance ou évitements de situations rappelant les expériences traumatiques des bénéficiaires (Bride, 2007). Ces signes reflètent l’impact psychique du contact prolongé avec des récits de souffrance, qui finissent par habiter l’univers mental du professionnel.
Des recherches récentes confirment cette réalité. Une étude française menée auprès de travailleurs sociaux de la protection de l’enfance (ONPE, 2024) met en évidence un taux élevé de troubles du sommeil et de symptômes d’hypervigilance liés à l’exposition répétée aux récits de maltraitance et de violence. De même, une enquête européenne sur les professionnels de santé en période post-COVID souligne la prévalence des symptômes d’usure empathique et d’impuissance face à la souffrance des patients, distincts du stress organisationnel (European Agency for Safety and Health at Work, 2022).
2.2. Transformations cognitives et relationnelles
Au-delà des symptômes immédiats, le traumatisme vicariant entraîne des modifications profondes dans les représentations que les professionnels se font d’eux-mêmes, des autres et du monde. Comme nous l’avons évoqué, Pearlman et Saakvitne (1995) soulignent que l’exposition répétée aux récits de violence peut altérer les schémas de confiance, de sécurité et de justice. Concrètement, cela peut se traduire par une vision du monde plus menaçante, une méfiance accrue dans les relations interpersonnelles ou une perte de confiance dans la possibilité d’un avenir juste et sûr.
Ces transformations touchent aussi le rapport au travail : des professionnels rapportent une perte de sens, avec le sentiment que leur action est insuffisante face à l’ampleur de la souffrance rencontrée (Brillon, 2013). L’expérience répétée d’échecs perçus ou d’impuissance peut générer un cynisme défensif ou un désengagement progressif, visant à se protéger d’une charge émotionnelle vécue comme trop lourde.
Des publications récentes illustrent ces phénomènes. Une étude qualitative conduite en Espagne auprès d’éducateurs spécialisés (Martínez et al., 2021) montre comment les récits de traumatismes vécus par les jeunes accompagnés modifient les représentations des professionnels sur la parentalité et la sécurité familiale, renforçant parfois des visions pessimistes ou désabusées. En France, un rapport de la DARES (2023) souligne que les métiers du soin et de l’aide sont parmi les plus exposés à la « perte de sens » au travail, liée non seulement aux contraintes organisationnelles, mais aussi à l’accumulation d’expériences émotionnellement éprouvantes et au sentiment de ne plus être utile.
2.3. Répercussions collectives et professionnelles
Ces manifestations individuelles entraînent des conséquences directes sur la dynamique professionnelle. Dans les équipes, la fatigue compassionnelle peut générer des tensions interpersonnelles, une moindre disponibilité émotionnelle entre collègues et une diminution de la solidarité. À mesure que la charge émotionnelle s’accumule, certains professionnels tendent à s’isoler ou à limiter leurs interactions, ce qui fragilise la coopération. D’autres, au contraire, peuvent exprimer leur détresse sous forme d’agressivité ou d’irritabilité, alimentant ainsi des conflits latents. Ce climat favorise un cercle vicieux où le désengagement progressif des uns alourdit la charge émotionnelle des autres, accentuant le sentiment de solitude et d’impuissance au travail (Mathieu, 2012).
Au niveau professionnel, ces vécus entraînent un risque accru d’absentéisme et de turn-over. Les études nord-américaines (Adams et al., 2019) comme européennes (EU-OSHA, 2022) montrent que la fatigue compassionnelle est un facteur prédictif de départ prématuré dans les métiers de l’aide. En France, le rapport ONPE (2024) confirme que la fatigue compassionnelle contribue aux arrêts de travail longs et à la difficulté de fidéliser les professionnels de la protection de l’enfance.
Enfin, ces phénomènes affectent aussi la qualité de la relation d’aide. L’usure empathique et la perte de sens fragilisent la capacité à offrir une présence stable et bienveillante, ce qui peut impacter directement l’accompagnement des usagers. Comme le souligne Molinier (2013), « la valeur du travail relationnel repose sur un engagement affectif qui, lorsqu’il est érodé, met en péril la qualité du care » (p. 52). Plus largement, l’affaiblissement du lien empathique peut conduire à une relation plus mécanique, marquée par une technicisation des gestes et une réduction du temps de parole, là où les usagers ont précisément besoin d’écoute et de reconnaissance. Cette évolution, souvent décrite par les professionnels comme une “protection” nécessaire, constitue paradoxalement un risque majeur pour la qualité du soin et du travail social. Et ce risque est d’autant plus marqué que l’évolution des organisations se caractérise par une multiplication des procédures, des normes et des protocoles, qui réduisent déjà le temps disponible pour l’accompagnement. Lorsque l’engagement émotionnel s’affaiblit dans un tel contexte, le professionnel n’a plus la possibilité de compenser cette perte par une relation de qualité, ce qui accentue encore l’écart entre les attentes des usagers et la réalité de l’accompagnement.
3. Enjeux organisationnels et sociétaux
La fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant ne constituent pas seulement des réalités psychiques vécues individuellement : ils représentent aussi des enjeux majeurs pour les organisations et, plus largement, pour la société. Leur impact dépasse la santé des professionnels pour toucher la performance des structures, la qualité des services rendus aux usagers et la soutenabilité du système social et médico-social.
3.1. Impact sur la performance et les ressources humaines
Nous avons déjà évoqué que ces phénomènes alimentent l’absentéisme, le désengagement et une baisse d’efficacité collective. Dans le contexte médico-social français, ces effets se traduisent concrètement dans des réalités statistiques préoccupantes. Par exemple, dans les Établissements et Services Médico-Sociaux (ESMS), le taux d’absentéisme est repassé en 2023 à 11,5 %, retrouvant le niveau d’avant la crise (il avait atteint 13,0 % en 2022). Les EHPAD et les structures accompagnant les personnes en situation de handicap restent parmi les plus touchés, avec des taux supérieurs à 13 % (CNSA / TDBMS, 2023). À titre de comparaison, le taux d’absentéisme moyen tous secteurs confondus en France était d’environ 5,2 % en 2023 (APICIL, 2023). L’écart est considérable : le secteur médico-social connaît donc un absentéisme deux fois plus élevé que la moyenne nationale, révélateur d’une usure spécifique des professionnels confrontés quotidiennement à la détresse et à la vulnérabilité. Ces absences prolongées ont des effets en cascade : surcharge pour les collègues présents, perte de cohésion d’équipe, coût de formation pour les remplaçants, rupture des repères et des liens de confiance. Dans un contexte de ressources humaines déjà fragilisées, la moindre instabilité peut devenir critique, allant jusqu’à provoquer des fermetures temporaires de services ou des ruptures dans l’accompagnement.
3.2. Qualité du service rendu et légitimité institutionnelle
Au-delà de l’impact sur les professionnels, la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant fragilisent également les institutions elles-mêmes. Dans un contexte où les organisations sociales et médico-sociales sont de plus en plus bureaucratisées, le temps consacré à la relation directe avec les usagers tend déjà à se réduire.
Parallèlement, les attentes des usagers et de leurs familles connaissent une croissance continue. Les publics accompagnés expriment à la fois des besoins plus complexes et une exigence accrue vis-à-vis des institutions, parfois nourrie par une logique de « consommation » du service (Dubet, 2002). Cette évolution accentue l’écart entre ce qui est demandé et ce que l’institution peut proposer, dans un contexte déjà marqué par une forte pression organisationnelle et des moyens contraints. Le risque est alors moins celui d’un accompagnement insuffisant en soi que celui d’une perte de confiance institutionnelle : lorsque les services apparaissent saturés ou décalés par rapport aux attentes, les usagers peuvent exprimer une déception, voire une défiance. Ce ressenti, qui dépasse la seule relation interpersonnelle, met en jeu la légitimité des institutions et, plus largement, le lien social de confiance entre citoyens et structures de solidarité.
3.3. Enjeux éthiques, sociaux et systémiques
Le coût ne se mesure pas seulement en journées perdues ou en dépenses de remplacement : il touche la fidélité au métier, l’attractivité du secteur et, plus largement, la cohésion sociale. Si les métiers d’aide deviennent synonymes d’usure, d’isolement et de départs précipités, comment attirer de nouveaux professionnels ? Comment assurer la continuité et la pérennité des structures qui accompagnent ces publics ?
Sur le plan éthique, la contradiction est manifeste : demander aux professionnels de porter la charge émotionnelle des autres tout en négligeant leur propre santé est une exigence intenable. Le pacte social du soin, fondé sur une réciprocité implicite entre celui qui donne et celui qui reçoit, se brise si ceux qui prennent soin des autres ne sont pas eux-mêmes protégés.
Reconnaître la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant comme des risques professionnels à part entière change la perspective : il ne s’agit plus d’une fragilité individuelle, mais d’une responsabilité collective. Cela implique de repenser l’organisation du travail, de créer des espaces de parole, de renforcer les politiques de prévention et d’investir dans la qualité de vie au travail. En d’autres termes, c’est un projet sociétal qui se dessine : celui d’une société qui prend soin de celles et ceux qui prennent soin des autres.
4. Prévention et leviers d’action
Face à ces risques, la prévention constitue un enjeu central. Les travaux scientifiques comme les retours de terrain convergent : il ne s’agit pas seulement de renforcer la « résilience individuelle », mais d’agir à plusieurs niveaux, individuel, collectif et organisationnel, pour construire une réponse cohérente.
4.1. Stratégies individuelles : prendre soin de soi pour mieux prendre soin des autres
La première étape de la prévention consiste à reconnaître la nécessité d’une hygiène psychique. Comme le souligne Pascale Brillon (2013), la prise en charge de la souffrance d’autrui implique des « coûts inévitables » (p.63) qui nécessitent d’être compensés par des pratiques de récupération. Parmi les leviers identifiés figurent :
- La mise en place de rituels de transition entre sphère professionnelle et personnelle (journaling, activités physiques, relaxation) ;
- L’usage d’outils validés pour évaluer sa propre exposition au stress traumatique secondaire, tels que le ProQOL-5 (Stamm, 2010) ;
- La formation aux techniques d’auto-soins, incluant la pleine conscience, la respiration ou des pratiques narratives permettant de mettre à distance les récits traumatiques.
Ces stratégies, bien qu’importantes, restent limitées si elles ne s’inscrivent pas dans un environnement collectif et institutionnel favorable.
4.2. Espaces collectifs : la force du soutien entre pairs
Les recherches montrent que le soutien social constitue l’un des principaux facteurs protecteurs face aux effets de l’exposition répétée aux traumatismes (Figley, 2002 ; Adams et al., 2019). Créer des espaces sécurisés de parole permet de rompre l’isolement, de partager des expériences et de légitimer des émotions souvent tues.
Ces espaces peuvent prendre plusieurs formes :
- Des groupes de parole inter-structures, favorisant la mise en commun des vécus et la déstigmatisation ;
- Des dispositifs de supervision clinique ou institutionnelle, animés par des professionnels formés à la régulation émotionnelle et à l’analyse des pratiques ;
- Des cercles de co-développement professionnel, centrés sur la mutualisation des ressources et la recherche collective de solutions.
Ces dispositifs permettent de transformer la charge émotionnelle en ressource partagée, et contribuent à restaurer un sens commun au travail.
4.3. Prévention organisationnelle : une responsabilité collective
La prévention ne peut reposer uniquement sur les individus. Comme le rappelle l’INRS (2023), les risques psychosociaux relèvent de la responsabilité de l’employeur, au même titre que les autres risques professionnels. Reconnaître la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant comme des réalités de terrain engage les institutions à agir sur leurs modes de fonctionnement.
Parmi les pistes identifiées :
- Intégrer explicitement la prévention de la fatigue compassionnelle dans les politiques de qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) ;
- Prévoir des temps réguliers de supervision ou de régulation collective, reconnus comme du temps de travail effectif ;
- Former les cadres et managers à identifier les signaux faibles d’usure émotionnelle et à orienter vers les dispositifs adaptés ;
- Alléger la surcharge procédurale pour redonner de la place au temps relationnel, cœur de la mission sociale et médico-sociale.
4.4. Une culture de la prévention à construire
Au-delà des mesures concrètes, c’est une véritable culture organisationnelle de la prévention qui reste à développer en France. Là où l’Amérique du Nord a largement intégré ces enjeux dans les pratiques professionnelles depuis les années 1990, le contexte français demeure marqué par une focalisation sur le burn-out et le stress chronique. Reconnaître la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant comme des risques spécifiques ouvre la voie à une politique plus fine, plus adaptée et plus efficace. La mise en œuvre de tels dispositifs suppose un engagement institutionnel clair, mais aussi une évolution des représentations : il ne s’agit pas de faiblesse individuelle, mais d’une conséquence normale et prévisible du travail de l’aide.
5. Discussion et perspectives
L’analyse de la fatigue compassionnelle et du traumatisme vicariant montre qu’il ne s’agit pas de phénomènes marginaux, mais de réalités transversales qui affectent l’ensemble des métiers de l’aide. Les recherches internationales les décrivent depuis plus de trente ans, mais leur reconnaissance reste encore trop limitée dans le contexte français, où le burn-out concentre l’essentiel des débats publics et institutionnels.
Ce décalage contribue à invisibiliser une part importante des difficultés vécues par les professionnels. En effet, réduire ces expériences à une simple surcharge ou à un épuisement professionnel occulte la dimension traumatique secondaire et empêche la mise en place de réponses adaptées. Reconnaître explicitement ces phénomènes permet non seulement de légitimer les vécus des professionnels, mais aussi de développer des stratégies de prévention plus justes et efficaces.
Sur le plan organisationnel, les enjeux sont considérables. La crise d’attractivité du secteur social et médico-social, l’augmentation de l’absentéisme et les départs prématurés témoignent d’un système fragilisé. Dans ce contexte, la prévention de la fatigue compassionnelle et du traumatisme vicariant ne peut être perçue comme un luxe ou une démarche optionnelle : elle constitue un levier de fidélisation, de qualité de service et de soutenabilité.
D’un point de vue sociétal, il s’agit d’un enjeu de solidarité. Les professionnels de l’aide portent une charge émotionnelle collective : ils écoutent, accueillent et accompagnent les récits et les réalités les plus difficiles de notre société. Ne pas reconnaître l’impact de cette exposition, c’est fragiliser à la fois les individus et le tissu social. Comme le souligne Molinier (2013), la valeur du travail relationnel repose sur un engagement affectif ; le préserver, c’est investir dans la qualité du lien social lui-même.
Enfin, les perspectives doivent s’inscrire dans une dynamique de recherche et d’innovation sociale. Les initiatives existantes constituent des bases solides, mais il reste à (ré)inventer toute une politique de prévention, intégrant la fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant dans les référentiels de santé au travail, les plans de QVCT et la formation initiale des professionnels.
Conclusion
La fatigue compassionnelle et le traumatisme vicariant constituent des réalités incontournables du travail social, médico-social et de soin. Trop souvent confondus avec le burn-out, ils révèlent pourtant des mécanismes distincts, liés à l’exposition répétée à la souffrance et aux récits traumatiques. Les recherches nord-américaines et françaises convergent pour montrer que leurs effets touchent à la fois les individus, les collectifs de travail et les institutions, avec des conséquences majeures sur la qualité de vie au travail, l’attractivité des métiers et la qualité du service rendu aux usagers. Reconnaître ces phénomènes, c’est d’abord redonner aux professionnels la légitimité de leurs émotions et de leurs réactions. C’est aussi créer les conditions d’une prévention efficace, qui ne repose pas uniquement sur l’individu mais s’inscrit dans une responsabilité collective et organisationnelle.
Dans un contexte où les métiers de l’aide traversent une crise, investir dans cette prévention apparaît non seulement comme un impératif éthique, mais aussi comme une stratégie de durabilité pour le système social et médico-social. L’enjeu, en définitive, est simple mais essentiel : prendre soin de celles et ceux qui prennent soin des autres. C’est une des conditions pour que la relation d’aide reste humaine, porteuse de sens et capable de répondre aux défis sociaux que nous connaissons.
Bibliographie
Adams, R. E., Boscarino, J. A., & Figley, C. R. (2019). Compassion fatigue and psychological distress among social workers.
APICIL. (2023). Observatoire des arrêts de travail 2023.
Bride, B. E. (2007). Prevalence of secondary traumatic stress among social workers.
CNSA / TDBMS. (2023). Tensions RH et absentéisme dans les ESMS.
DARES. (2023). Perte de sens et conditions de travail dans les métiers du soin et de l’aide.
Dubet, F. (2002). Le déclin de l’institution. Seuil.
EU-OSHA. (2022). OSH in the healthcare sector post-COVID.
Figley, C. R. (1995). Compassion fatigue: Coping with secondary traumatic stress in those who treat the traumatized.
Maslach, C., & Leiter, M. P. (2016). Burnout: A multidimensional perspective.
McCann, I. L., & Pearlman, L. A. (1990). Vicarious traumatization: A framework.
Molinier, P. (2013). Le travail du care.
ONPE. (2024). Charge émotionnelle et stress post-traumatique dans la protection de l’enfance.
Pearlman, L. A., & Saakvitne, K. W. (1995). Trauma and the therapist.
Brillon, P. (2013). Se relever d’un traumatisme : Le pouvoir de résilience. Les Éditions de l’Homme.
